Sélection 2002

 

persepolisPersepolis, Tome 1, Marjane Satrapi, L’Association, novembre 2000

Marjane Satrapi est née en 1969 à Rasht, dans la région de Guilan, sur les bords de la mer Caspienne. Un peu azérie, un peu turkmène, un peu musulmane, un peu zoroastrienne – bref en un mot iranienne. Dans ce premier album, la jeune iraniennne d’une trentaine d’années se souvient de sa jeunesse en Iran, de la religion, de l’intolérance, de la différence d’être née femme dans un pays musulman, et de la guerre…
Dans ce récit autobiographique précis et raffiné, Marjane retrace une partie de l’histoire de sa famille ainsi que ses dix premières années, jusqu’à la chute du régime du Shah et le début de la guerre avec l’Irak. C’est un livre politique, dramatique, qui a le mérite de parler sans détours.

 

Les olives noiresLes Olives Noires, “Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ?”, Emmanuel Guibert, Joann Sfar, Walter, Éditions Dupuis Collection Repérages, 2001

On hurle de rire dans ce drame du premier siècle de notre ère en Palestine. Sfar et Guibert qui nous ont habitués à échanger texte et dessin d’une BD à l’autre n’en sont pas à leurs premiers méfaits : sous le coup de crayon de Guibert, Sfar désacralise de manière truculente le rituel juif dans un histoire haletante et enlevée qui commence dans le silence d’une nuit sereine au désert avec Yaacov et son fils Gamaliel partant à Jérusalem sacrifier un petit bouc pour honorer la mémoire de la jeune maman décédée. Tous les personnages sont attachants, même les méchants dans leur humanité, leur balourdise, leur couardise !

« Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? » Cette question rituelle posée aux enfants juifs dans un souci pédagogique et répétitif de la mémoire de ce peuple, guide de manière surprenante et décalé notre découverte de la pluralité foisonnante des expressions religieuses et politiques de cette époque. Le vocabulaire des protagonistes, résolument contemporain (du XXIème siècle !) est une expression inattendue de l’exercice toujours difficile de traduction et de transcription tant en exégèse qu’en philosophie. Les acteurs sont chacun pour leur part des héros de ce récit : Yaacov et Gamaliel, le petit bouc, Tsipora et son frère Josué, et même les deux truculents mercenaires gaulois, Camulos et Cotus, qui aux antipodes de leur ancêtre et co-légionnaire Alix, sont paillards, flemmards et déserteurs par anti-militarisme franchouillard … Même le titre, blasphématoire en diable (Les olives noires), donne le ton de cette bande dessinée décapante, paillarde, enlevée et pleine de profondeur mystique et de réflexion sur la condition humaine entre intégrisme religieux et bonheur de vivre sous le ciel de Dieu.

Bernard Stehr

 

gorazdeGoräzde, Tome 1, Joe Sacco, Rackham, Labels indépendants, janvier 2001

Fin 1995, début 1996, durant la guerre en Bosnie, le dessinateur reporter Joe Sacco s’est rendu quatre fois à Goräzde, une zone de sécurité contrôlée par l’ONU. Toujours encerclée par les forces serbes de Bosnie, une grande partie de la population musulmane de Goräzde endure les assauts et les sévères privations pour s’accrocher à leur ville, tandis que le reste de la Bosnie Est était sauvagement “nettoyée” de sa population non serbe. Si ce livre est un compte rendu de ce terrible siège, il présente également un instantané de personnes, qui doucement commence à croire que la guerre se termine et qu’ils ont réussi à survivre.

 

SolangeSolange, « Été 1914 », Tome 6, Ghigliano, Tomatis, Casterman, mai 2001

Que devient Solange en cet été 1914, troublé par les bruits de guerre qui agitent l’Europe ? Dans ce sixième album de la série, partie à la recherche de tableaux volés, elle retrouve l’un de ses anciens amis, Sébastien, intéressé par lesdites oeuvres et poursuivi par deux Français, avec lesquels elle est contrainte de collaborer. Le père Eugénio l’aide dans sa quête de vérité. Cet album mérite l’attention par les valeurs littéraires, humaines et artistiques qu’il présente. Le lecteur peut commencer par cet album sans connaître les précédents : il y découvrira une héroïne jolie, intelligente et attachante.

Geneviève Bénard

 

Le pelerin russeLe Pélerin russe, Gaëtan Evrard, Éditions Coccinelle, avril 2001

Le 14ème album coccinelle est une réussite : les couleurs vous font entrer dans l’ambiance des icônes orientales et le récit mouvementé est très fidèle au best seller d’un anonyme du XIXème siècle traduit en français en 1928 : « Récit d’un pèlerin russe ». Les lecteurs orthodoxes l’ont de suite adopté, ce qui n’est pas rien quand t-on connaît leur exigences. Il est vrai que l’auteur s’est plongé dans la prière et la conversion et s’est fait aidé par les moines bénédictins et orientaux de l’Abbaye de Chevetoyne (Belgique). Le moindre détail des forêts de Sibérie ou des différentes villes traversées par notre pèlerin a été scrupuleusement représenté.

Le dessinateur n’en est pas à sa première œuvre : on retrouve sa signature pour des illustrations et des bandes dessinées chez Bayard, Averbode, Fidélité. Il a été traduit en allemand et en néerlandais. À quand la traduction en russe ?

Roland Francart

 

Monsieur KholMonsieur Khol de Moynot et Dieter, Glénat, Collection « BD Carrément »

Huitième collaboration en six ans du tandem Moynot-Dieter, Monsieur Khol met en scène à la manière du « cadavre exquis » une nouvelle méthode d’écriture : les deux scénaristes écrivent tour à tour une séquence avant de passer la main à l’autre. Un vrai moment de bonheur pour cette petite fable tendre et candide où la mise en couleur accentue l’efficacité du scénario. Un ton délicieusement décalé pour ce duo à l’humour noir et grinçant d’habitude dans Bonne Fête Maman , ou Le Vieux Fou.

 

La veuve PigeonLa veuve Pigeon, « Sales Mioches », Tome 5, Berlion et Corbeyran, Éditions Casterman, 2001

Le récit commence par une scène assez déplaisante de braquage de vieille dame. On retrouvera un peu plus loin le couple de malfrats responsable de ce triste méfait. Quant à Mig et sa fiancée, ils sont témoins et accusés à tort d’un vol de collier dans une bijouterie. Ils sont cependant formels, c’est une vieille dame qui a commis le larcin ! La police se retrouve une nouvelle fois dans l’impossibilité de “coincer” la présumée responsable, connue sous le nom de Veuve Pigeon. Epatés par la ” performance ” de la Veuve, les sales mioches aimeraient comprendre comment une mamie a bien pu réussir à voler pour près de 200 000 francs de bijoux sans jamais avoir été prise en flagrant délit !

 

L'or bleuStéphane Clément, « L’or bleu », Tome 10, Ceppi, Les Humanoïdes Associés, avril 2001

Point n’est besoin de connaître les épisodes qui précèdent ce tome 10 de la série Stéphane Clément – Chroniques d’un voyageur pour en suivre l’action – il se lit sans difficulté de compréhension et surtout sans une minute d’intérêt faiblissant. Aisance du dessin et scénario bien ficelé animent une fiction journalistique qui prend pour toile de fond la lutte mortelle que les états riverains du Tigre et de l’Euphrate se livrent pour la maîtrise de l’eau. Lutte dont un peuple écartelé entre Turquie, Syrie, Irak et Iran fait une fois de plus tous les frais : le peuple kurde. Le ton circonspect de la chronique, une certaine froideur de rapport entre les nombreux acteurs du récit créent la sensation appropriée aux circonstances relatées : chacun joue pour sa propre peau. Et puis, il existe des contrées où il vaut mieux être un occidental pris en otage qu’un autochtone en situation ordinaire.

Jean-Pierre Molina

 

IngridIngrid, « Le dernier voyage d’Opa Julius », Tome 1, Dethan, Éditions Delcourt, Collection Encrages, avril 2001

Sa passion pour l’histoire et ses origines allemandes ont inspiré les souvenirs d’ « Ingrid » à Isabelle Dethan, que l’on connaissait plutôt pour ses albums inscrits à la lisière de l’héroïc fantasy (Le Roi Cyclope). Dans ce premier volume aux tons sépias, dessiné avec un pinceau d’une douceur rigoureuse, où la petite histoire féconde aussi l’Histoire, la petite Ingrid raconte les années 1944-1945 en Thuringe. Elle décrit avec ses yeux d’enfant l’écroulement du Reich, les bombardements, les craintes liées à l’arrivée de l’armée russe. Tout en livrant ses premiers émois de gamine, la fillette (elle est née en 1937) capte tous les détails – y compris les réclames de tisane pour les soldats, la bataille pour un oignon, l’entassement et la difficile coexistence des familles dans une seule maison, les drapeaux rouges imposés par le nouvel occupant sur les frontons, ou les brasiers dans lesquels les Américains, désireux de ne rien laisser aux bolcheviques, jettent leurs friandises et leurs attirails…

 

Mes voisins sont formidablesMes voisins sont formidables, S. Gnaedig, P. Thirault, Éditions Le Cycliste, janvier 2001

Une histoire intimiste sur des gens normaux comme vous et moi. Banal, me diriez-vous ? non pas du tout, au fil des cases et des bulles, nous rentrons par la grande porte dans la vie des gens, les voisins du personnage principal Julien Banes.
L’album est composé de trois histoires dont les scénarii peuvent être lus indépendamment. Le seul fil les reliant tourne autour de notre “héros” : Julien Banes. Attention donc aux apparences, car dans cet immeuble respectable dans un quartier très honorable, les occupants ont un comportement étrange…il faut s’en éloigner rapidement pour s’en sortir… Une morale contemporaine !!! À vous de juger…